vendredi 14 décembre 2018

Un numéro de soliste


Se lancer dans un régime au long cours, c'est jouer les premières notes - souvent celles que l'on retient le mieux - d'un numéro de soliste. Seul sur la scène immense des jours de lutte qui s'annoncent, il faut avec dévotion soigner l'instrument que souvent on déteste, son propre corps. Caisse de résonance des fissures, des douleurs, des tensions, l'enveloppe corporelle est devenue un peut trop maousse, il faut la faire tourner au son de la volonté.

Car maigrir, c'est surtout pouvoir défier le désir, sans pouvoir compter sur un autre que soi. Bien sûr, dès la décision de se lancer dans la fonte des graisses entérinée (moins dangereuse que la fonte des glaces), les images de saveurs grasses et de riches effluves se bousculent. C'est très vite une obsession. Hantise légère pour certains, si lourde pour d'autres. Une note de travers, une douceur qui se perd dans la gorge et c'est tout le musicien qui peut flancher.

Pourtant, il faut laisser s'échapper la malheureuse, s'envoler l'affront fait à la partition rêvée de la valse des kilos pour reprendre avec courage le fil des premiers efforts. C'est la répétition de ces derniers qui apportera la plus belle des gratifications, le plus beau des salaires. Je vois la réussite du concerto fortissimo se jouer là, dans la résistance acharnée que l'obèse met en place contre ses propres fausses notes, malgré la partition noircie de bonnes intentions qui se dérobe sous ses pieds. Faillir est une chose, même les plus imperturbables maestros connaissent ce dérapage, défaillir est en une autre.


Et face à la salle gorgée de spectateurs, proches comme inconnus, il faut savoir se remettre le refrain dans la tête, après l'écart, sans compter sur les rangées qui composent l'assistance. Même au premier rang, les conjoints, membre de la familles et amis sont impuissants si, le souffle coupé, déstabilisé, le plus volontaire des musiciens sort de son morceau, et quitte avec fracas les planches du combat qu'il a arpentées. Au contraire, il peut se réapproprier l'essence de sa composition, laisser la puissante mélodie de la rébellion guider à nouveau ses mains vers le plus sain... en attendant le final étourdissant - une vraie fanfare - de la victoire sur soi que l'on rêve de célébrer.

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